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L’étrange Bible AELF – Première partie

Première partie

L’énigme des versets disparus

Au cours de l’Histoire, chaque hérésie chrétienne a produit des bibles qui étaient modifiées de façon à conforter les nouveaux dogmes. Selon les cas, on retirait des éditions certains chapitres, voire certains livres entiers lorsqu’ils contenaient des versets susceptibles de contredire les nouvelles idées. Ainsi, dans la Bible Louis Second (protestante), le Livre de Daniel s’arrête au chapitre 12 car les chapitres 13 et 14 ont été retirés. Le Livre de Tobie, lui, est totalement absent, de même que Judith, Baruch, l’Ecclésiastique et les Maccabées…

Dans le cadre de mes études sur divers sujets bibliques, j’ai été amené à comparer plusieurs éditions sur des passages donnés, car certaines versions peuvent éclairer sur le sens de telle ou telle expression. On ne peut pas dire qu’une Bible soit plus juste qu’une autre. En effet, toutes tendent à se compléter, comme si chacune était inspirée à sa façon. Ainsi, malgré le fait que des passages puissent avoir été supprimés, et que des textes soient tantôt sur-traduits, en allant au-delà de ce qui est écrit dans les versions grecque ou latine, ou tantôt appauvris par un langage imprécis ou ambigu, j’ai pu observer que certaines lacunes pouvaient, en quelque sorte, être compensées par un éclairage différent qui, lorsqu’il ne déformait pas le texte original, paraissait inspiré.

Au cours de ces recherches, j’ai cependant appris à consulter avec précautions une bible en ligne en particulier, et non des moindres : celle de L’AELF (Association Épiscopale Liturgique pour les pays Francophones) qui est, essentiellement, la version en ligne de la Bible de Jérusalem ; fruit du travail de l’Ecole biblique et archéologique de Jérusalem, qui assume procéder à une critique textuelle et prétend refléter “le meilleur de la recherche exégétique contemporaine”.

En effet, lorsqu’on l’examine attentivement, on découvre que cette traduction prend certaines libertés vis-à-vis des bibles classiques issues de la Vulgate, mais aussi des traductions du texte grec antérieures aux années 60.

Dans cette première partie, intéressons-nous aux versets censurés.

Dans la bible AELF, la numérotation diffère quelquefois par rapport aux éditions qui étaient en usage avant le Concile Vatican II, mais on peut noter que certains versets ont été omis : on saute d’un verset à l’autre dans la numérotation, et seule une attention particulière au numéro du verset nous alerte sur l’absence de quelques phrases de la Parole de Dieu. La “censure” est donc ici bien plus subtile que dans les Bibles protestantes, puisqu’au lieu de chapitres entiers, ce ne sont que des versets triés par-ci par-là, ou des mots substitués ici et là.

Observons un premier cas, dans Matthieu, au chapitre 17, où le texte passe du verset 20 à 22, sans écrire le verset 21. Observez vous-même la capture d’écran ci-dessous : la numérotation en rouge saute du 20 au 22 :

Et ce verset 21, quel est-il ?
Le voici :

Matt. 17, 21 : Mais cette sorte de démon ne se chasse que par la prière et le jeûne.

Vous conviendrez comme moi qu’il ne s’agit pas d’un verset anodin dans ce contexte. Jésus enseigne ici qu’il ne suffit pas à l’exorciste d’agir au nom de Jésus pour être efficace. Il doit également mortifier sa chair par le jeûne et présenter des prières au Seigneur. La suppression d’un verset aussi significatif évoque évidemment le constat amer de Dom Gabriele Armoth, qui dans son livre, l’exorciste du Vatican, reprochait aux nouveaux rituels leurs manque d’efficacité. Il ne s’agit donc pas d’une erreur de copie ou d’impression, mais d’un choix délibérée de retirer des Écritures un enseignement très spécifique qui s’adresse autant aux exorcistes qu’aux simples fidèles.

Passons aux autres cas :

Matt 18, 11 : Car le Fils de l’homme est venu sauver ce qui était perdu.

Dans Matthieu 18, c’est un rappel du sens de la mission du Rédempteur qui est retiré.

 

Matt 23, 14 : Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites, parce que vous dévorez les maisons des veuves, en faisant de longues prières ; c’est pourquoi vous recevrez un jugement plus rigoureux.

Dans Matthieu 23, l’absence de ce verset pourrait être justifiée par le fait qu’il ne figurait pas dans certains manuscrits anciens. Il existe pourtant intégralement dans la Bible Fillion avec une réserve inscrite dans les notes précisant dans quelles versions il ne figure pas. Ce verset est pourtant explicite sur le châtiment qui attend les clercs qui abusent de personnes vulnérables sous couvert de religiosité ! On voit ici qu’AELF fait primer un choix basé sur des arguments archéologiques discutables au détriment du salut des âmes.

Marc 7, 16 : Que celui qui a des oreilles pour entendre, entende.

Dans Marc 7, un verset, qu’on retrouve répété ailleurs dans le même Évangile ainsi que dans ceux de  Matthieu et Luc a, ici, été retiré. Les répétitions sont courantes dans la Bible et servent à souligner une notion importante. Pourquoi avoir omis celui-ci plutôt qu’un autre ? Parce qu’il met doublement en garde contre les mauvaises langues ?


Marc 9, 44 : là où leur ver ne meurt pas, et où le feu ne s’éteint pas.

Dans Marc 9, ce verset 44, identique au 48, sert ici encore à marquer par une répétition l’importance du caractère irréversible et permanent du châtiment divin. Nous retrouvons dans cette censure l’une des caractéristiques de la pastorale contemporaine, qui entretient les fidèles dans un quiétisme confortable en oubliant trop souvent de leur parler de l’Enfer et du Jugement.


Marc 11, 26 : Car si vous ne pardonnez pas vous-mêmes, votre Père qui est dans les cieux ne vous pardonnera pas non plus vos péchés

Dans Marc 11, comme dans le cas du verset 9, 44, la traduction supprime une répétition, sous la forme négative de ce qui précède, qui a pour rôle d’insister sur le rôle du pardon dans le jugement divin. Là encore, on peut constater que la Bible Fillion a pris la peine de mentionner que ce verset ne figure pas dans certains anciens manuscrits, mais qu’elle l’a cité quand même. Pourquoi l’AELF tient-elle à économiser des pixels, là où une bible-papier n’est pas avare en encre ?


Marc 15, 28 : Ainsi fut accomplie cette parole de l’Écriture : “Et il a été mis au rang des malfaiteurs.”

Ici encore, l’AELF s’appuie sur l’archéologie pour justifier le retrait d’un verset qui était absent dans certains manuscrits (A, B, C, D, X, Sinait), malgré que ce verset ait été cité par les Pères de l’Église et qu’il ait figuré pendant des siècles dans les éditions latines. On peut cependant se demander si le souci d’une exactitude “archéologique” soit le seul motif qui ait guidé l’AELF. En effet, lorsqu’on compare Luc 22, 37, un autre verset similaire qui évoque la prophétie d’Isaïe 53, 12 avec la traduction de la Bible Fillion, on observe une différence notable d’adjectif :

  • Dans Fillion :
    Luc 22, 37 : “Car, je vous le dis, il faut encore que cette parole qui est écrite s’accomplisse en moi : Il a été mis au rang des scélérats. En effet, ce qui me concerne touche à sa fin.”
  • Dans AELF :

Sur le Calvaire, Jésus est crucifié avec deux bandits, deux malfaiteurs, deux scélérats… mais pas des impies, puisque l’un des deux larrons, le Bon Larron, est le premier saint pénitent de l’Église. Pourquoi donc l’AELF choisit cet adjectif impropre qui assimile Jésus à un impie ?

Luc 17, 36 : Prenant la parole, ils lui dirent : Où sera-ce, Seigneur ?

Dans Luc 17, le verset 36 manquant est en réalité intégré dans le 37. Rien n’est donc retiré. Ceci n’a aucune conséquence évidemment mais permet de donner le change sur le cas des autres versets réellement supprimés.


Luc 23, 17 : Or il était obligé de leur délivrer un prisonnier le jour de la fête.

Dans Luc 23, encore un autre verset qui ne figure pas dans des manuscrits tels que les versions copte et sahidiq, est supprimé sans note explicative. Il réitère pourtant l’information intéressante qu’on retrouve dans Jean 18, 39 :  « c’est la coutume que je vous relâche quelqu’un pour la Pâque », et qui condamne les traditions et les lois qui s’appliquent de façon arbitraires, en dépit du bon sens et de l’intérêt des uns et des autres.

Nous pouvons conclure cette première partie en observant que, sans être préjudiciable à la sanctification que procure la lecture de la Bible, la suppression de certains versets des Évangiles dans l’édition AELF devrait mettre en garde le lecteur attentif sur d’autres modifications susceptibles d’orienter la compréhension des Écritures… dont nous allons donner un exemple dans la seconde partie.

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